Le marché de Jacmel s’éveille chaque jour dès 4 heures du matin. Dans le calme de l’aube, des dizaines de marchandes descendent de Cap-Rouge. Leurs paniers sont remplis de produits frais et de pain. Le bruit des motos brise le silence. Rapidement, l’espace s’anime. Du secteur « Chili » jusqu’à la zone « Brésil », les commerçants déploient leurs étals. Les produits cosmétiques côtoient les denrées alimentaires. Ce carrefour économique historique fait face à une crise sans précédent. Comment survit-il à l’asphyxie globale du pays ? Cet article d’Haïti Business analyse la résilience de ces travailleurs de l’ombre.
Par Joseph Chineda | Haïti Business | 16 Juillet 2026
Histoire et importance économique du marché de Jacmel


Inauguré en 1891, le marché en fer de Jacmel est un monument emblématique. Il a d’ailleurs été classé comme patrimoine national en 2011 par l'[lien suspect supprimé]. Conçue en fonte et importée d’Europe, sa structure abrite le centre névralgique du département. Il assure la distribution des produits agricoles venus des mornes, comme La Vallée, Marigot et Cyvadier.
De l’ancien Marché en Fer au quartier de Saint Cyr
Face à la croissance du commerce local, le marché a dû faire peau neuve. L’ancien Marché en Fer, bien que classé patrimoine national en 2011, était devenu trop exigu et tombait en ruine. Ses structures centenaires ne pouvaient plus accueillir le flux grandissant des « madan sara ». Pour résoudre ce problème et moderniser les échanges, les autorités ont relocalisé l’activité. Un nouveau marché a été aménagé près du tribunal de Paix, vers le quartier de Saint Cyr. Ce déplacement stratégique a offert un espace plus vaste aux marchandes, modifiant ainsi la cartographie économique de la ville tout en préservant la valeur historique de l’ancienne bâtisse.
Les défis logistiques du marché de Jacmel face à l’insécurité
L’acheminement des marchandises vers le Sud-Est est devenu un véritable parcours du combattant. Les axes routiers nationaux sont paralysés par l’insécurité. Les camions cèdent donc leur place aux navires. Les commerçants dépendent désormais du cabotage maritime. Les produits transitent de Port-au-Prince vers le port de Marigot. Cette alternative a un prix exorbitant. Les frais de manutention augmentent. Les risques de perdre la cargaison en mer sont réels. Cette taxe invisible pèse lourdement sur la rentabilité des revendeurs.
Portraits : comment les commerçants du marché de Jacmel résistent
Pour comprendre cette économie informelle, nous avons donné la parole à trois acteurs clés du marché.
1. La Madan Sara face aux risques
« Cela fait plus de 15 ans que je viens vendre ici », raconte une grossiste. Ses produits proviennent de Cap-Rouge et de Marigot. L’insécurité complique terriblement son travail. Elle doit payer des jeunes pour traverser certaines zones à moto. Ces frais imprévus diminuent son capital d’achat. Pour limiter les risques, elle s’adapte. « Aujourd’hui, j’utilise mon téléphone. Je commande directement, je négocie, et on m’envoie la marchandise. Cela m’évite de faire de grands déplacements dangereux. »
2. Le revendeur de produits manufacturés
Un vendeur de cosmétiques et de vêtements partage sa frustration. Ses stocks viennent généralement de la capitale ou de la frontière. Aujourd’hui, les frais de transport ont explosé. « L’année dernière, je payais 2 500 gourdes pour une caisse. Aujourd’hui, je paie le double, voire le triple. » Pour ne pas faire faillite, il augmente ses prix de vente. Les clients, au pouvoir d’achat affaibli, se concentrent sur la nourriture. Les ventes de vêtements et de crèmes chutent drastiquement.
3. L’artisan jacmélien et la sauvegarde du patrimoine
Le secteur culturel souffre également. Un jeune créateur vend des bouteilles décorées à la main, inspirées des vèvès haïtiens. « Ces objets représentent le savoir-faire de Jacmel », explique-t-il. La baisse du tourisme a supprimé une grande partie de sa clientèle étrangère. Malgré la hausse du coût de la vie, il refuse d’abandonner. Il continue de promouvoir l’artisanat local pour faire rayonner la culture de la région.
WhatsApp et argent mobile : la digitalisation du marché de Jacmel est-elle possible ?
Face au danger physique, le commerce informel tente de se moderniser. Le téléphone portable devient un outil de survie. L’application WhatsApp sert aujourd’hui de carnet de commandes virtuel. Les marchandes gèrent leurs stocks grâce aux photos et aux notes vocales.
Parallèlement, la Banque de la République d’Haïti (BRH) encourage fortement la transition vers la digitalisation des paiements. L’objectif est de sécuriser les échanges via des services comme MonCash ou Natcash. Cependant, ce secteur technologique peine encore à se développer sur le terrain.
La cause principale est le manque de formation des marchandes. Sans accompagnement adéquat, ces commerçantes hésitent à adopter ces nouveaux outils financiers. Par conséquent, elles restent profondément attachées au paiement traditionnel en espèces. Cette dépendance quotidienne au papier-monnaie présente de nombreux inconvénients. Elle ralentit considérablement la rapidité des transactions et maintient l’insécurité liée au transport de fortes sommes d’argent.
L’adaptation des familles : le marché de Jacmel au cœur du quotidien
L’inflation galopante modifie les habitudes de consommation des ménages selon les récentes données publiées par la Banque Mondiale. Le prix du riz, de la farine et de l’huile importés s’envole. En réponse, la ménagère jacmélienne modifie son panier. Elle se tourne vers les denrées locales. L’arbre à pain (labapen), le maïs et le lalo remplacent les produits extérieurs. Cette dynamique force la communauté à consommer local, ouvrant la voie à de nouvelles opportunités pour les producteurs de la région. Cette demande croissante motive d’ailleurs la jeunesse à investir le secteur agroalimentaire, à l’image du récent projet sur l’Élevage de poulet de chair : le pari audacieux de 3 étudiants à Jacmel.
Quel avenir pour le marché de Jacmel et ses acteurs ?
Le marché de Jacmel a besoin d’interventions concrètes pour se structurer. Les commerçants réclament des infrastructures modernes. Ils ont besoin d’abris solides, d’un assainissement régulier et d’une sécurité renforcée. De plus, l’accès au crédit bancaire formel est indispensable pour les aider à développer leurs activités.
La solidarité locale, via les tontines et les prêts de confiance, ne suffit plus. Les autorités municipales doivent réinvestir les taxes perçues dans des services adaptés. Contre vents et marées, le marché de Jacmel reste le miroir d’une population qui refuse de céder au découragement. Il est le symbole de la fierté et de la dignité du Sud-Est.
Et vous, quelles mesures urgentes pensez-vous que la municipalité devrait prendre en priorité pour mieux accompagner nos Madan Sara et moderniser le commerce à Jacmel ? Partagez vos idées et vos propositions en commentaire !




Excellent article. Vous avez cerné à la perfection les structures du marché en fer de Jacmel.
Tres impressionant cet article me renseigne bcp.
Bon travail, félicitations
Espérons que le nouveau cartel de la mairie de Jacmel améliorera la situation globale du marché 🙏